L’expression du trauma dans les films/livres adolescents (USA)

La littérature « coming of age » connaît un franc succès aux Etats-Unis. L’un des premiers livres phare The Catcher in the Rye de Salinger a ouvert la voie à toute une génération adolescente en quête de sens et d’identité. La culture adolescente est née aux Etats-Unis dans les années 50 environ, après la seconde guerre mondiale. Avec l’essor de cette nouvelle culture, un espace de parole fut alors créé pour une génération ni enfant ni adulte, détachée des croyances magiques de l’enfance, ébranlée par les doutes et peurs de l’âge adulte.

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L’adolescence se trouve donc au confluent des âges, des questionnements et des constructions. Au creux de ce carrefour générationnel se niche un terreau émotionnel bouillonnant : premières vraies expériences de la douleur, lucidité qui l’accompagne, impossibilité de faire l’enfant, exigences grandissantes de la part du monde adulte.

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mysterious skin  

L’expérience du trauma est particulièrement riche et se trouve de manière pléthorique dans de nombreux romans américains d’apprentissage. La découverte de soi est souvent payée à prix cher : l’écriture du trauma donne lieu à une littérature exploratoire riche et fascinante. Les procédés psychologiques de refoulement, de répression, les hallucinations et autres obsessions sont retranscrites par des procédés littéraires qui permettent de comprendre le mécanisme du trauma dans ce qu’il a de plus sombre et dédalesque.

Le refoulement, le non-dit, les espaces vides

Le trauma ne se manifeste jamais de manière explicite, du grec ancien « blessure », il évoque ce qui est ouvert en nous et ne s’est jamais refermé, cicatrisé. Cet espace blessé est d’ordre physique ou psychologique. Cette béance agit comme un trou noir. Elle aspire l’énergie tout autour d’elle, elle vampirise nos forces et tout semble tourner autour de cet aimant à négativité. Même lorsque nos souvenirs s’estompent peu à peu, des reliquats subsistent, entraînant fatalement des non-dits (volontaires ou non), des «black-out », des désirs de suppression égotique, de négation de l’existence personnelle et donc de suppression de la souffrance. Nous retrouvons ces notions dans le roman Speak, où l’héroïne Melinda a subi un viol l’été précédent. Elle doit reprendre les cours et se mure dans un silence volontaire. Ce silence exemplifie ce souhait délibéré de négation. Melinda se réfugie aussi dans un placard, espace claustrophobique et sombre où elle peut se couper du monde extérieur, ce monde extérieur peuplé de références au moment T (moment du trauma) ou à ses vastes tentacules (rapport aux garçons, contacts physiques…). En se coupant du monde, elle jugule l’infection émanant de la plaie de l’instant T alors réouverte.

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speak

Ces moments de négation de soi ne sont pas toujours conscientisés. Dans Mysterious Skin, le jeune héros ayant lui aussi subi un viol dans son enfance, vit de nombreuses pertes de conscience notamment face à la vision de la chair, de viscères de cochon, de sang, d’animaux morts. Tout ce qui le ramène à la corporalité crue cause en lui des « black out » immédiats, des négations totales de sa propre corporalité, et par là même de son trauma. Il en est de même pour le héros de The Perks of Being a Wallflower (en français, Le Monde de Charlie) qui s’évanouit plusieurs fois à plusieurs moments clé du roman. Ces black out sont la manifestation de « PTSD » (post traumatic stress disorder). La violence ressentie lors du viol est alors reproduite lors de bagarres extrêmement violentes, de volées de coups qu’il porte à ses camarades, suite à quoi il s’évanouit, oblitérant la violence portée, et donc la violence originellement subie.

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the perks of being a wallflower

Les hallucinations, flashbacks/analepses, ekphrasis et hypotyposes

Mysterious Skin est en ce sens un roman très riche puisqu’il compare la façon dont deux jeunes garçons ont pu vivre leur première expérience sexuelle. L’un des deux l’a vécue telle une épiphanie, elle a conditionné toute sa vie d’adolescent et de jeune adulte. L’autre l’a vécue tel un traumatisme qui fut omis (black out, nez qui saigne…) mais aussi transformé de manière imagée. De nombreuses visions étranges l’assaillent : des lumières bleutées aperçues dans ses rêves la nuit, violentes analepses autour desquelles s’organise une nouvelle construction mentale. Peut-être a-t-il été enlevé par des extra-terrestres ? La couleur bleue revient de manière obsédante, les lumières dans le ciel s’imposent comme de récurrentes ekphrasis, des tableaux réduits à une image simple mais terriblement lancinante, entêtante. De là jaillit un désir très fort de réunifier la mémoire fragmentée par les flashbacks, les blackout, et de reconstituer le puzzle de son passé. A quel prix ? L’illumination finale (accès à la vérité, et donc à sa vérité personelle) ne se fera pas sans souffrance.

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Le refuge dans l’imaginaire, la métaphore filée

Le refuge dans l’imaginaire peut parfois être moins inconscient. Beaucoup plus construit. Dans Life Of Pi, le jeune Pi vit un événement terriblement traumatisant : il perd toute sa famille dans un accident de bateau et se retrouve seul survivant dans une barque au beau milieu de l’océan. Sa réponse face à cet événement est la création d’un microcosme de substitution, le refuge dans la métaphore filée. Sa mère, lui, ainsi que le cuisinier malsain et agressif sont encore vivants. Pi imagine qu’ils sont remplacés par des animaux échoués dans sa barque. La fin sordide paraît certainement moins difficile dans un conte peuplé d’animaux extraordinaires. D’ailleurs, fort conscient de cette construction imaginaire, Pi laisse le choix à son interlocuteur et au lecteur : que souhaitez-vous croire ? Une version réaliste mais brute ou une version poétique et pleine d’espoir ? La capacité symbolique et métaphorique de Pi conditionne certainement en très grande partie sa survie…

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life of pi

L’aporie, le testament

Quand aucun mécanisme n’a réussi à apaiser ou  à détourner des plaies infectées du trauma, la spirale descendante ne cesse de creuser un gouffre noir en soi, et le suicide est malheureusement souvent l’issue fatale. Cette descente aux enfers est narrée de manière rationnelle dans l’incroyable série Thirteen Reasons Why qui explore les multiples traumas d’une adolescente. Prête à se jeter dans l’abysse, l’héroïne laisse une série de cassettes aux « responsables » de son état suicidaire pour expliquer les raisons qui l’ont menée jusqu’à cet ultime geste. Grâce à la voix de la narratrice, à l’omniprésence de sa subjectivité permettant une totale immersion dans la peau d’une adolescente de 15 ans, le spectateur entrevoit ce qui, dans les interactions quotidiennes, peut endommager l’estime de soi, et entraîner dans un engrenage tragique. Chaque épisode étant consacré à un personnage, à l’aune de ses réactions, ses surprises, ses secrets, l’on découvre comment le plongeon dans la subjectivité heurtée d’autrui peut nous affecter, et permettre de développer son empathie et sa bienveillance dés le plus jeune âge.

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Plus récemment au cinéma

On a vu défiler un grand nombre de films (notamment d’horreur) sur les difficultés de l’adolescence, et notamment les traumas qu’elle peut engendrer. Je reviendrai avec un article consacré à la question d’ici peu…

CORPUS (tout en anglais)

Romans :
Life Of Pi, Yann Martel
Mysterious Skin,Scott Heim
The Perks of Being a Wallflower, Stephen Chbosky
Speak, Laurie Halse Anderson
Thirteen Reasons Why, Jay Asher

Adaptations au cinéma :  
Life Of Pi, Ang Lee
Mysterious Skin, Gregg Araki
The Perks of Being a Wallflower, Stephen Chbosky
Speak, Jessica Sharzer
Thirteen Reasons Why, Brian Yorkey

20 commentaires Ajouter un commentaire

  1. J’aime beaucoup ton style d’écriture. Bravo, trèd jolie plume !

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  2. lafeebiscotte dit :

    Un bel article complet. Et qui ne va pas pour nous rassurer. Si les films en parlent c’est qu’il y a un problème de société.

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    1. Totalement d’accord avec toi. Du moins la parole se libère de plus en plus…

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  3. MamanDeOuistiti dit :

    Malgré mon grand âge (^^), je suis très friande de ce style. J’ai eu la chance d’avoir une adolescence assez simple, mais c’est un sujet qui me touche pour d’autres raisons.
    Forcément, en étant Maman, c’est aussi un sujet qui me terrifie car si il existe des films et des livres sur ce thème c’est qu’il y a de l’inspiration…
    J’ai encore le temps car mes garçons sont petits, mais mine de rien, déjà en maternelle, il peut y avoir des situations compliquées.

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  4. Dress Me dit :

    C’est un sujet difficile et il ne me tarde pas que mes enfants soient ado !

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  5. Les tests de sevy dit :

    Un très bel article que tu nous fais aujourd’hui, j’ai beaucoup aimé la série 13 raisons why et life of pi

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  6. Clara dit :

    C’est vrai que ce style de lecture est assez passionnant !

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  7. Très intéressant cet article, bravo! J’ai très envie de voir la série 13 reasons why et je pense que je vais lire le roman avant.

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  8. merci pour ton article tres complet belle journée

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  9. Je ne connais aucun de ces ouvrages
    En tout cas l’adolescence n’est pas une période simple. J’espère qu’on arrivera à gérer ces moments le moment venu

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  10. Ah oui l’adolescence n’est pas facile à vivre pour tous

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  11. L’adolescence ça craint, c’est le drama chaque jour qui passe (et vive les hormones !)
    alors en parler ça aide à faire passer la pilule !

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  12. Féelyli dit :

    Merci pour toutes ces infos et explications, je ne m’étais jamais penché sur le sujet et j’ai appris pas mal de choses…

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    1. Merci pour ton passage et ton message 😘😘

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  13. bullesetpaillettes dit :

    Bel analyse sur un sujet complexe !

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  14. marieexistmore dit :

    Hey ! Super article qui m’a appris tellement chose ! C’est intéressant et super riche, merci pour toutes ces connaissances apportées. J’avoue ne connaître aucun livre ni film que tu présentes à part thirteen raisons why, mais je pense y faire un tour pour en découvrir quelques uns. Je pense qu’on peut mettre dans cette catégorie Norman Bates aussi avec sa relation très particulière à sa mère et la fin (je ne veux pas spoiler). En tout cas merci pour cet article super complet !

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    1. Merci à toi ! J’avais adoré ton article,et ça aurait été dommage de ne pas mentionner la série à la fin tellement elle est belle et sensible !

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