La chiasmatypie du journal intime

Le journal intime est un genre littéraire relativement récent (apparu vers la fin du XVIIIème siècle) et à mon sens peu présent dans la littérature classique. Pourtant, de nombreux journaux font référence et ont su mêler des styles éclectiques au journal typique pour l’en enrichir et faire émerger des problématiques identitaires très intimement liées à la pratique diaristique.

Le journal, l’investigation de l’intime

Le journal intime, contrairement à l’autobiographie qui est relatée de manière rétrospective et soigneusement réordonnée voire romancée, émane d’une parole immédiate, d’une quasi pulsion scripturale. L’intimus en latin dérive du mot intus, intérieur. Sa forme au superlatif indique donc ce qu’il y a de plus intérieur, attribuant alors au journal la quête implicite de ce qu’il y a de plus profond, d’une autoscopie totale : le diariste s’évertuerait donc à un examen du moi dans le but d’atteindre une plus grande vérité intime.

Mais cette écriture pulsionnelle, ancrée dans un présent qui se renouvelle chaque jour, ne permet pas nécessairement de clôture ou de discernement global, contrairement à une autobiographie où l’on tente de combler les espaces vides, de procurer à l’ensemble une cohérence narrative et psychologique. Ce temps de l’écriture, le présent, réouvre constamment la plaie de l’instant, fragmentant le temps et le moi, dérobant à l’auteur la potentialité d’une unité globale (narrative, voire psychologique, mais cela est discutable).

La pierre angulaire du genre : tension entre public et privé

Le journal intime est donc par définition infini et incomplet. La publication de ce dernier soulève un paradoxe : dés lors qu’il est publié, il n’est plus intime. De nombreux diaristes clament écrire leurs journaux pour eux-mêmes, mais les embellissements et multiples corrections révèlent la nécessité d’un lectorat qui ferait office de miroir. Il y a toujours le postulat d’un lecteur… Ce lecteur peut être le proche selon Sontag, et le journal n’est destiné qu’à être lu furtivement, car la vérité peut être si crue et blessante.

Riche de paradoxes, l’étude du journal permet une véritable plongée en eaux profondes : elle permet d’éclairer les entrelacements littéraires qui font le journal, mais aussi les activités subconscientes qui se trament derrière les milliers de pages offertes aux lecteurs. Cette répétition de l’acte scriptural compulsif met en relief plusieurs besoins : la quête d’un moi intime insaisissable et la création d’un espace sacré où ce moi pourrait être trouvé, mais toujours de manière aléatoire et non pérenne. Le diariste inscrit sur le papier son aporétique mission, lui donne une forme en attestant de son impossible réalisation.
Le journal peut devenir un substitut à la vie, le témoignage répété d’une impuissance à vivre. Il se fait confident des failles du diariste, réceptacle d’une négativité définitoire. Cette réflexivité engendrée par la pratique diaristique est peut-être le point d’origine du genre même et de sa poétique.

« Work has been my only stabilizer. The journal is a product of my disease, perhaps an accentuation and exaggeration of it. I speak of relief when I write, perhaps, but it is only an engraving of pain, a tattoing of myself. » Anais Nin

Anais Nin a ce petit « vice de l’embellissement » tel qu’elle le nomme, ce besoin incessant d’enjoliver le prosaïsme de la vie… L’impuissance à vivre est vue par Anais comme une maladie, l’encre de la plume émane de l’encre du tatouage de la douleur. Un apaisement qui creuse toujours plus loin dans l’abcès. L’abcès du temps qui file, de l’impotence et de la finitude qui incombe à chacun.

« Now is life very solid or very shifting? I am haunted by the two contradictions. This has
gone on forever; goes down to the bottom of the world — this moment I stand on. Also it is transitory, flying, diaphanous. I shall pass like a cloud on the waves. Perhaps it may be
that though we change, one flying after another, so quick, so quick, yet we are somehow
successive and continuous we human beings, and show the light through. But what is the
light? » Virgina Woolf, A Writer’s Diary

Woolf est hantée par l’idée de la vie qui nous échappe, la vie étant une forme de voile éthéré et diaphane qui se pose sur nous, tel un nuage sur les vagues. Pour elle, prouver la véracité historique des faits en cherchant à témoigner de la solidité du passé est une futilité sans nom. Au contraire, la vie est vague, volatile et incomplète :

« Life is not a series of gig-lamps symmetrically arranged; life is a luminous halo, a semi-transparent envelope surrounding us from the beginning of consciousness to the end ».

Sylvia Plath nous livre une vision assez similaire d’un présent durant une éternité, un présent liquide et aérien à la fois :

« With me, the present is forever, and forever is always shifting, flowing, melting »

et face à la mort certaine, le journal symbolise la trace que l’on laisse dans un univers de sables mouvants continuels :

« I am the present, but I know I, too, will pass. The high moment, the burning flash, come and are gone, continuous quicksand. And I don’t want to die. »

Journal intime : genre crossover et oeuvre d’art?

L’on promet tacitement aux lecteurs le respect du pacte autobiographique (Philippe Lejeune), en garantissant l’adéquation du statut auteur, narrateur, personnage, ainsi qu’un pacte diaristique qui entraîne un engagement total de la part de l’auteur à livrer toute la vérité. Mais la question de la vérité demeure épineuse… On met en lumière le besoin de livrer une vérité intérieure. La vérité prosaïque ne semble guère nous émouvoir… Ajouté à ces deux pactes se trouve souvent la présence d’un pacte esthétique (Yves-Michel Ergal), qui rend les frontières si poreuses entre journal et œuvre d’art, journal intime ou journal public. En effet, si le diariste s’attelle à une recherche artistique et esthétique, il pense à la réception de son œuvre et travestit l’essence même du journal intime. Il porte l’intime au-delà des deux objectifs assignés par les premiers pactes : la recherche de la vérité n’est plus primordiale, celle d’une exploration artistique semble se confondre avec l’autoscopie, et transformer les questions liées au moi en un nouveau sujet artistique.

Quelques autoportraits : 

Les autoportraits pourraient être considérés comme des journaux intimes grand ouverts sur la vie et les épreuves que les artistes ont traversées.  La première qui me vient en tête est Frida Kahlo qui a représenté ses combats, ses chocs, ses pertes tout au long de sa vie à travers d’innombrables autoportraits colorés, torturés, métaphoriques et expressifs.

Le jeu sur les couleurs, les motifs et les lignes en arrière-plan dévoile autant d’éléments clé sur la personnalité et les émotions du peintre que le regard et les traits de ce dernier. Les arrière-plans de Van Gogh sont souvent très révélateurs de son état d’esprit. Se discernent à gauche la précipitation, la colère, la tension, une forme de claustrophobie du moi, et à droite, un trait plus aéré et souple, une teinte moins anxiogène…

L’autoportrait permet aussi de reconquérir sa souffrance en l’affichant, en la faisant sienne, en se la réappropriant par l’adoption d’autres codes : mon œil au beurre noir ne m’empêchera pas de porter du maquillage, des bijoux, une tenue de soirée, d’être en position de pouvoir. (Nan Goldin) L’autoportrait à l’instant T du drame évite aussi toute intention de révisionnisme, et permet de livrer une vérité brute, crue, mais bien réelle.

goldin

Le questionnement du moi, de la perception de ce dernier se retrouvent dans de fameux autoportraits :

Rockwell améliore son image, se réfère à des artistes iconiques, redore son blason… Hockney regarde le spectateur pour mieux sonder son âme : qui est-on réellement? cette représentation qu’autrui fait de nous-même?

Pour Picasso, l’artiste est un chercheur. Selon Merleau-Ponty, l’artiste est aussi le dernier phénoménologue qui recherche et expose ce qui est tapi sous la surface… En témoignent ces trois autoportraits réalisés à 3 différents âges : 18, 25 et 90 ans. On perçoit aussi se définir la persona, cette personnalité extérieure, ce masque que l’on se confectionne et qui devient notre moi social, l’interface entre le moi et la société selon Jung.

picasso

L’autoportrait est un moyen d’atteindre la plus pure honnêteté, se voir sans voile, sans apparat, à l’instar de Nan Goldin. Pour ce faire, Bacon utilise le pinceau comme un couteau chirurgical, un scalpel qui déchirerait la peau et la chair pour révéler une chose tremblante et sanguinolente. La peau visible n’est qu’une couverture et un masque (persona), il découpe cette peau dans ses tableaux pour atteindre le cœur vibrant et pulsant. On retrouve un processus de dépeçage assez identique chez Schiele, qui met en avant son auto-torture.

Autoportraits des 20 ans :

Tout un chacun s’est déjà prêté au jeu de l’autoportrait. C’est assez drôle de retrouver de vieilles photos, avec les traitements qu’on pensait être les plus judicieux à l’époque pour se représenter, les états oniriques, délirants, les états où l’on se questionne sur le masque, la persona…

CORPUS :

Journaux :
Henry and June, From the Unexpurgated Diary of Anaïs Nin, Anaïs Nin
The Unabridged Journals of Sylvia Plath, Sylvia Plath
Reborn, Susan Sontag

Articles, Essais, Thèses :
Slouching Towards Bethlehem, Joan Didion
Anaïs Nin et la quête d’une écriture de l’intime, Maud Rauturier
« Journal personnel : l’intimité destinée/dévoilée », Alice Tuerlinckx
« Le Journal Intime », Dominique Kunz Westerhoff

Tableaux :
Self-portrait with bent head, Egon Shiele
Self-portrait, Francis Bacon
Self-portrait with a necklace of thorns, Frida Kahlo
The broken column, Frida Kahlo
Nan one month after being battered, Nan Goldin
Autoportrait (à 3 différents âges : 18, 25 et 90 ans), Pablo Picasso
Self-portrait, Norman Rockwell
Self-portrait with Charlie, David Hockney
Self-portrait, Vincent Van Gogh

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